ITW : FRANCOIS GASPARD [SHAKMAT MODULAR]

Ces dernières années, le monde du synthétiseur modulaire n’a cessé de s’agrandir. Les fabricants se sont multipliés, offrant de plus en plus de possibilités et les utilisateurs n’ont jamais été aussi nombreux. En Belgique aussi, nous trouvons de véritables passionnés qui contribuent à ce développement permanent.

Rencontre avec François Gaspard, fondateur de Shakmat Modular, une marque dédiée aux synthétiseurs modulaires (Eurorack) qui s’exportent à travers le monde.

Quel a été ton premier contact avec les synthétiseurs modulaires ?

Mon premier contact était avec Fabrice Dubusquiel, un gars qui vient de Nivelles. Depuis les années 90, il construit des synthétiseurs modulaires dont le Lassence Venturi. C’est un instrument très bizarre, même maintenant que je maîtrise beaucoup plus la technologie, ça reste un instrument particulier, avec un son particulier. J’étais fasciné par cet instrument tant au niveau des sons qui sortaient, qu’au niveau de l’approche qu’on pouvait avoir, qui était à moitié technologique et à moitié artistique.

Lorsqu’on parle de modulaire, il y a différents formats. L’Eurorack est désormais le plus répandu, qu’est-ce qui te plait dans ce format ?

Le format Eurorack est pour moi, un poste d’avant garde technologique par rapport à tous les instruments de musique électronique. Je pense qu’il y a juste le monde du plug-in qui a cette même envie de toujours aller plus loin. De plus, par rapport aux autres formats de modulaires, il y a beaucoup plus de constructeurs. Cela crée comme une compétition qui les poussent à toujours aller plus loin. Ceci dit, c’est une compétition saine, car le marché n’est pas saturé.

Quand et comment t’es-tu décidé à créer tes propres modules ?

J’ai commencé un synthétiseur modulaire en achetant les modules d’autres marques, c’est en constatant le manque d’outils que j’ai voulu commencer à créer mes propres modules. Il y a une petite dizaine d’années, il y avait très peu de constructeurs, il manquait donc beaucoup de fonctions. C’est donc simplement le manque d’outils qui m’a poussé à ça.

J’ai une formation de polytechnicien électronique, je me suis dis, que dans le cadre du modulaire, ce n’est pas très compliqué de construire un outil. En effet, on s’intéresse tellement à une seule fonction précise que cela facilite les choses. Si l’on veut construire un « SH 101 », il faut s’intéresser à l’oscillateur, au filtre, au clavier, à la modulation… Cela engendre pleins de petits problèmes en parallèle, tandis qu’ici on s’intéresse à un seul sujet, on peut alors aller très loin dedans. C’était donc plus abordable, j’ai pu me mettre tout de suite à l’élaboration de modules.

Tu as décidé de les commercialiser. Ce projet s’est-il vite concrétisé ?

Le premier module, je l’ai fait complètement à la main. J’ai utilisé cet instrument pour moi, pour faire des lives et les gens l’ont découvert à travers cela. Les réactions étaient très positives avec pas mal de feedbacks disant que ça pourrait être commercialisé.
Je me suis alors dit que ça pourrait être un bon défi pour moi d’apprendre à industrialiser un projet. J’ai décidé d’en faire 20, pour les personnes intéressées. On en a parlé autours de nous, avec une petite vidéo sur Facebook, afin d’intéresser un peu de monde et c’est là que des distributeurs nous ont contacté.

C’était assez fou, car on pensait en faire 20, la semaine d’après, on était déjà à 50. On se disait qu’on s’arrêterait là, mais quelques jours plus tard, on était à 100, puis 200… C’est comme ça que très vite, on est passé d’une petite production à quelque chose qui s’est retrouvé dans les magasins en Europe et aux Etats-Unis, tout en conservant une petite équipe, entre amis.

Quelles ont été les démarches pour passer d’un prototype à un module parfaitement fini, tant d’un point de vue technique, qu’en terme d’esthétique ?

C’était vraiment le processus le plus long, j’ai failli me décourager plusieurs fois. Entre le premier prototype et le final, qui est industriel et qui ressemble à un vrai module, il y a eu un an et demi. Avec ma formation d’ingénieur, j’ai l’habitude de concrétiser une idée pour faire un exemple, que je donne ensuite à quelqu’un qui est capable de le répliquer, mais en terme d’industrialisation, je n’y connaissais rien. Du coup, ça été à coup de conseils et de tâtonnements mais finalement, plus on avance, plus on découvre de bons plans et on les partage avec d’autres personnes qui travaillent dans le même domaine.

Tu as créé une véritable gamme de modules. Y-a-t’il une réflection derrière, telle que la réponse à une problématique ou bien une suite logique dans tes modules ?

Oui, il y a une réelle réflection, qui répond également à certaines problématiques. Les synthétiseurs modulaires ont une capacité de création terrible et permettent des choses très poussées. Mais là où j’ai toujours trouvé que ces instruments faisaient défaut, c’est au niveau de l’ergonomie, surtout dans une exécution live.
Cela s’est amélioré ces dernières années. Par contre, au début, quand on avait massivement Doepfer ou ce genre de marque, on avait vraiment des instruments techniques, pas forcément ergonomiques.

Devant ce manque d’ergonomie et le manque de fonctions permettant de faire des improvisations sous la main, je me suis dit qu’il y avait clairement quelque chose qui manque. Je crois que c’est pour ça qu’on a été reconnu dans un premier temps, c’est pour des instrument de sequencing et de création rythmique, où l’on peut faire des choses « en vol », où il n’y a pas de menu et où l’on a de l’espace pour mettre les mains.

Es-tu le seul à travailler pour Shakmat Modular ou avez-vous une équipe ?

Oui, on est une équipe. A la base, on est deux. Avec la particularité que je suis le musicien, électronicien, programmeur de l’équipe. Globalement, on pourrait se dire que je suis le gars qui a les idées et qui réalise les modules. Mais il y a des aspects de compétences que je n’ai pas du tout et des choses, de par mon caractère, où je mets très peu d’attention.

Par exemple, la notion d’apparence de nos modules, c’est quelque chose que je mets dans l’ordre du détail. Je suis très pragmatique à ce niveau là, mais je sais qu’il ne faut pas l’être dans ce genre de boulot.

Du coup, je bosse avec Steve, qui a une agence de graphisme qui s’appelle « Made Inside » et, qui lui, s’occupe de tout l’aspect graphique. On travaille également à deux sur l’aspect layout, il a un esprit très logique au niveau des ergonomies, comment une fonction doit être accessible, etc… on en discute toujours à deux. Interviennent après les idées marketing et ce genre de chose, l’idée d’avoir une marque et une identité graphique. C’est plus de son ressort. Il gère vraiment l’aspect de communication visuelle.

Et montez-vous, vous-même, les modules ?

Des pièces sont commandées parfois à l’étranger et peuvent arriver en partie montées, car tout n’est pas faisable ici en Belgique. Mais sinon, nous travaillons localement, c’est donc bien ici à Bruxelles, que nous assemblons, testons et mettons en boîte les modules. Il y a aussi les kits DIY que nous devons préparer. On a une petite équipe de gens passionnés, qu’on a rencontré via la scène modulaire qui nous aide sur cette étape.

En parlant de DIY, la gamme de modules Shakmat Modular, est disponible tant en module monté qu’en kit DIY. Quels conseils pourrais-tu donner aux personnes qui voudraient se lancer dans le DIY ?
De le faire, tout simplement, ce n’est vraiment pas compliqué. Pour certaines personnes l’idée de souder des composants électroniques semble l’enfer mais ils se rendent rapidement compte que souder une carte électronique avec des composants dessus, c’est en fait un petit plan Ikea. Un rien plus compliqué mais avec un résultat final bien plus passionnant qu’un meuble Ikea…

Il y a aussi des modules pour débuter, il y a d’ailleurs des magasins qui sont supers chouettes pour ça, comme Thonk, en Angleterre. Pour commencer, on peut prendre comme premier kit, un module qui est fourni avec un bon document de montage. Ne pas hésiter, non plus, à envoyer un mail à un constructeur, comme nous par exemple.

Le monde du synthétiseur modulaire est très vaste. Le choix de modules et de marques est relativement important ? Comment fait-on, en tant que marque, pour se démarquer des autres et, de ce fait, assurer sa viabilité ?

Avec Shakmat Modular, on est arrivé quand il n’y avait pas autant de constructeurs, c’était plus restreint. On est arrivé lors de la première pente montante de constructeurs. A ce moment là, il y avait à peu près 200 constructeurs. Il y a 10 ans, il y avait 10 constructeurs maintenant on est à 300-400, je ne les compte même plus.

Mais je crois qu’on se fait une identité en ayant une idée derrière. Il faut toujours que ce soit une identité qui soit simple à résumer mais qui soit particulière. Chez nous, ce sont des idées d’ergonomie et de jouabilité. Pouvoir créer rapidement des paternes, c’est un élément qui a déterminé notre identité, c’est ce qui nous a lancé et nous avons été reconnu pour ça. Si les gens accrochent à une idée, ils accrocheront sans doute aux autres modules aussi.

Chaque marque que je connais et qui se démarque, a quelque chose de très clair, très fort. Ca peut-être par rapport à l’identité de ce qu’ils font ou par rapport à un coût. Certaines marques sont réputées pour être low-cost. Par exemple, tous leurs modules sont un peu plus cheap que les autres mais ça marche bien. Il ne faut juste pas être le gars qui sort le centième oscillateur analogique et le centième clone du filtre du MS 20. Cette personne n’ira pas loin, car il n’y a aucun besoin de ça. Il faut simplement faire des choses dont les gens ont besoin.

En parlant de low-cost, Behringher compte se lancer d’ici peu dans le modulaire. Est-ce positif ou négatif, dans un milieu aussi niché que celui du synthétiseur modulaire ?

Personnellement, je fais une niche, dans la niche… Ca veut dire que les marques low-cost, par rapport à ma marque, ne me menacent pas des masses. Par exemple, Behringer s’intéresse à la niche globale, car elle est énorme. Ce que je vois aussi, c’est qu’ils arrivent dans un secteur où ils vont permettre à des gens d’avoir une entrée de gamme beaucoup moins chère qu’à l’heure actuelle. Avec une portée communicationnelle qui est nettement plus importante.

Par rapport à cela, il y a des gens qui sont vraiment paniqués dans le milieu du modulaire, d’autres sont très excités, pour la simple et bonne raison que Behringher va faire comme partout, il va nous ramener du monde. Ce monde là, à un moment lâchera ce matériel pour rejoindre d’autres marques ou alors il abandonnera, car il n’aurait jamais été dans cette direction normalement.
C’est ce que je crois, sans pour autant avoir des certitudes, car je me pose moins la question, sachant que ce ne sera pas en opposition directe avec notre marque.

Quelle est l’atmosphère entre les marques ?

Un synthétiseur modulaire est un instrument qu’on compose avec plein de marques. On voit donc des petits set-up qui se créent avec des associations de modules issus de marques différentes. Par exemple, au Superbooth, salon dédié au modulaire à Berlin, la collaboration fait clairement partie de l’état d’esprit des marques. En effet, les gens montent des instruments en associant les marques ensemble, les marques ne sont donc pas trop forcées à la compétition.

En plus de ça, l’ambiance est super cool, même avec des grosses marques comme Intellijel ou Mutable Instrument. Et pour les plus petites marques, il y a même une forme d’entre-aide, car on a l’avantage généralement de ne pas faire la même chose. C’est par exemple le cas entre les quelques marques belges. Klavis a un regard technique sur ce que je fais et moi, j’ai un regard d’utilisateur sur ce que fait Klavis. On est en consultance, l’un pour l’autre. Dans le milieu, il y a un aspect communautaire, qui rend ce milieu assez particulier par rapport aux autres.

Quels conseils aurais-tu pour les débutants qui se lancent dans le modulaire ?

Tout d’abord, essayer de voir s’ils n’ont pas quelqu’un dans leur entourage qui possède déjà un synthétiseur modulaire. Sinon, beaucoup lire, il y a des forums, des livres et si c’est pour commencer tout seul, aller dans les magasins. Pour le moment, c’est plutôt du côté de Berlin ou d’Amsterdam qu’il faut se rendre. Du côté de Bruxelles, Music City ouvrira bientôt un rayon dédié au modulaire. Ce qui est chouette avec ce genre de magasin, c’est qu’il y a un conseil beaucoup plus précis que dans des magasins n’étant pas spécialisés dans ce domaine.

Commencer petit aussi, ne pas acheter 20 modules à la fois, ce serait le meilleur plan pour ne jamais rien faire de chouette avec. Acheter un oscillateur, un filtre, un Maths (Make Noise) et un VCA. En plus de quelque chose pour séquencer le tout, que ce soit un module ou quelque chose d’externe.

Tu as une collection impressionnante de modules provenant d’autres marques. Quels seraient les 3 modules indispensables pour toi ?

  1. Maths de chez Make Noise. C’est l’un des premiers modules que j’ai acheté, quand il est sorti à l’époque. Je suis toujours convaincu que c’est un super investissement et je suis toujours étonné de ce qu’on peut faire avec.
  2. Toujours chez Make Noise, le QMMG, qui est hélas devenu introuvable, ce sont 4 filtres en parallèle qui sonnent d’une manière particulière. Ce module ne m’a jamais quitté dans mon set up de live.
  3. Le Rainmaker de chez Intelligel, c’est un instrument spécial, voire bizarre mais qui permet d’être très créatif.

Pour plus d’informations et découvrir toute la gamme de Shakmat Modular, rendez-vous sur leur site www.shakmatmodular.com.

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